Le dernier facteur à pied du plateau fait ses comptes
Onze kilomètres, 214 boîtes, quarante ans de tournée. Quand il partira, la tournée à pied partira avec lui : un calcul de coût par point de distribution l'a rendue indéfendable bien avant sa retraite.
Noëlle VasseurLecture : 5 min
Il part à six heures quarante du centre de tri de Val-d'Ambre, il rentre à dix heures trente. Entre les deux, onze kilomètres et deux cent quatorze boîtes : la rue Basse, la rue Haute, les quatre ruelles du vieux bourg, le lotissement du Pré-Long, les douze fermes de la route de Combe-Roussel qu'il fait en boucle par le chemin des Vernes.
Il a commencé cette tournée en 1986. Elle n'a jamais été motorisée, pour une raison qui n'a rien de sentimental : quarante et un des deux cent quatorze points ne sont pas accessibles à un véhicule sans faire demi-tour, et le vieux bourg est en escaliers sur trois cents mètres.
Il part à la retraite en septembre. La tournée à pied s'arrête avec lui. Cette décision n'a pas été prise cette année, et elle n'a pas été prise à cause de lui : elle est écrite depuis 2019 dans un document d'organisation, et elle tient à un chiffre.
Le chiffre, et comment il a été fabriqué
Une tournée se dimensionne en points de distribution par heure. C'est la seule unité qui permette de comparer un facteur à un autre, et elle a été relevée ici comme ailleurs.
À pied, deux cent quatorze boîtes prennent cinq heures vingt de distribution, hors tri : quarante points à l'heure. Le même secteur, en tournée motorisée reconstituée par le service en 2019, prend trois heures cinq, soit soixante-neuf points à l'heure. L'écart est de soixante-treize pour cent.
Rapporté au coût horaire chargé d'un agent, vingt-huit euros quarante, cela donne soixante et onze centimes par point de distribution à pied, contre quarante et un centimes en véhicule. Trente centimes d'écart, sur deux cent quatorze points, sur deux cent quatre-vingt-huit jours de distribution : dix-huit mille cinq cents euros par an.
Le document de 2019 ne dit rien d'autre. Il ne mentionne ni les escaliers, ni les quarante et un points inaccessibles, ni le fait que la reconstitution motorisée suppose de reporter ces quarante et un points sur une autre tournée. Il compare une cadence à une cadence, et il conclut. C'est un calcul juste, mené sur un périmètre qui a été choisi.
11km
de tournée à pied, chaque matin depuis 1986
214boîtes
dont 41 inaccessibles à un véhicule
18 500€
l'économie annuelle calculée en 2019
20 900€
ce que coûterait le service qui remplacerait ce qui disparaît
Ce que 214 foyers perdent, compté sur huit matinées
J'ai fait la tournée avec lui huit fois, du 2 au 11 décembre. Pas pour en écrire l'ambiance : pour compter ce qui s'y passe et qui n'est pas du courrier.
Sur ces huit matinées, quarante et une portes se sont ouvertes pour un échange de plus de trente secondes. Douze foyers ne reçoivent pas leur courrier dans une boîte : il entre dans la maison et se pose sur une table, parce que la personne ne descend plus ou ne voit plus assez pour lire un nom. Neuf signalements ont été faits — un volet resté fermé à onze heures, un chien dehors la nuit, une boîte non relevée depuis trois jours, deux fois la même adresse.
En 2024 et en 2025, deux de ces signalements ont déclenché une intervention le jour même. Une chute dans un escalier, route de Combe-Roussel. Une chaudière arrêtée depuis deux jours, en février, chez une femme de quatre-vingt-onze ans.
Aucun de ces gestes n'est dans son contrat. Aucun n'est payé, aucun n'est compté, aucun n'apparaît dans le document de 2019 — et il n'y a rien d'anormal à cela : un document d'organisation compte ce qu'il organise. Ce qui mérite d'être écrit, c'est que ces gestes n'existent pas parce qu'il est là depuis quarante ans. Ils existent parce qu'un homme à pied passe devant deux cent quatorze portes à la même heure chaque matin, et qu'un véhicule qui passe entre onze heures quarante et treize heures vingt ne les verra pas s'ouvrir.
On me dit que je rends service. Je ne rends pas service, je passe. C'est le fait de passer à la même heure qui fait tout. Le jour où je suis en retard d'une heure, il y a trois personnes qui sont déjà sorties voir ce qui se passe.
Le service qui remplacerait, et ce qu'il coûterait
Le centre communal d'action sociale a chiffré, à la demande de la commune, ce que coûterait un dispositif couvrant les douze foyers où le courrier entre dans la maison : une visite de convivialité avec dépose du courrier, trois passages par semaine.
Le tarif appliqué par le service existant est de onze euros vingt le passage. Douze foyers, trois passages, cinquante-deux semaines : mille huit cent soixante-douze passages, vingt mille neuf cents euros par an.
Deux mille quatre cents euros de plus que ce que la suppression de la tournée à pied fait économiser. Le rapprochement est brutal et il faut le tenir avec ses réserves, parce qu'elles sont réelles : les deux dispositifs ne couvrent pas le même périmètre — douze foyers contre deux cent quatorze —, ne rendent pas le même service, et ne relèvent pas du même financeur. Le second, surtout, n'existe pas : il a été chiffré, il n'a pas été voté, et personne ne s'est engagé à le créer.
C'est précisément ce qui rend la comparaison utile. L'économie est écrite dans un document d'organisation ; la dépense qui la dépasse n'est écrite nulle part. L'une se produira en septembre sans que personne n'ait à décider quoi que ce soit. L'autre suppose une délibération, un budget et un vote, qui ne sont inscrits à l'ordre du jour d'aucune séance de 2026.
Il reste huit mois. Il n'a demandé ni pot de départ ni article, et il a accepté qu'on compte.