À 19 ans, il est le seul de sa classe resté sur le plateau
Ils étaient 23 en terminale au lycée de Val-d'Ambre. Un an après, il est le seul encore sur le plateau. Les 22 autres ne sont pas partis pour les mêmes raisons, et la moitié dit vouloir revenir.
Noëlle VasseurLecture : 6 min
Il travaille à quatre kilomètres du lycée où il a passé le baccalauréat en juin 2025. Deuxième année d'apprentissage à la scierie Vaubernier, au poste d'affûteur, contrat signé en septembre, permis obtenu en février. Sur les vingt-trois élèves de sa classe de terminale, il est le seul qui dormait encore sur le plateau au 1er juillet 2026.
Ce n'est pas un article sur un garçon qui reste. C'est un article sur vingt-deux personnes qui sont parties, et sur ce qu'il faudrait pour qu'une partie d'entre elles revienne. Les vingt-deux ont été recherchées une par une entre février et juin, par le carnet d'adresses de la classe, par les familles, par deux réseaux sociaux. Vingt et une ont répondu. La vingt-deuxième n'a été retrouvée par personne, pas même par ses camarades, et c'est la seule chose que cet article ne saura pas dire.
23élèves
dans la classe de terminale 2025 du lycée de Val-d'Ambre
1
encore installé sur le plateau un an après
11sur 21
disent vouloir revenir un jour
3
trouveraient aujourd'hui un poste dans leur qualification
Où sont les vingt et un
Treize sont en études supérieures. Huit dans la métropole régionale, à une heure cinquante de porte à porte ; trois au chef-lieu de département, à une heure dix par le car express puis le train ; deux plus loin, l'une à sept cents kilomètres, l'autre à l'étranger pour un an. Six sont salariés : deux en grande distribution, un en intérim dans le bâtiment, une aide-soignante, un magasinier, une en contrat saisonnier reconduit. Deux sont en alternance, l'une en comptabilité, l'autre en maintenance industrielle.
La distance médiane est de cent dix-huit kilomètres. Ce chiffre ne dit pourtant pas grand-chose, parce que la distribution n'a pas de milieu : neuf sont à moins de quatre-vingt-dix minutes, onze au-delà de deux heures, et presque personne entre les deux. Le plateau n'a pas de banlieue.
Aucun des vingt et un n'a évoqué le paysage, ni en partant ni en le racontant. Douze ont cité une formation qui n'existait pas ici, cinq un emploi, trois un conjoint ou une colocation, un le permis de conduire qu'il n'avait pas et qui rendait impossible tout ce qui n'était pas desservi par les six allers-retours quotidiens du car express.
Je n'ai pas fui le plateau. J'ai suivi la seule école qui prenait mon dossier, et elle était là-bas. On appelle ça un choix parce que ça s'est passé sur un formulaire.
La moitié qui dit vouloir revenir, et ce que « revenir » suppose
Onze sur vingt et un répondent oui à la question du retour, sans date. Trois répondent non. Sept ne savent pas. C'est une majorité relative, et c'est le résultat qu'on cite d'ordinaire pour conclure que tout va bien.
Regardés de plus près, ces onze ne sont pas répartis au hasard. Neuf d'entre eux font partie des neuf qui vivent à moins de quatre-vingt-dix minutes. Autrement dit, ce qui prédit le désir de retour n'est pas l'attachement — tous en expriment — mais la distance déjà parcourue. Ceux qui sont partis loin ne disent pas non : ils disent qu'ils ne savent pas, ce qui, à dix-neuf ans, est une autre manière d'avoir répondu.
Reste à savoir ce que « revenir » demanderait. Les onze ont été interrogés sur leur qualification visée, et cette qualification a été confrontée aux offres réellement ouvertes sur les quatorze communes en juin 2026. Le résultat tient en trois nombres. Trois des onze trouveraient aujourd'hui un poste correspondant à leur formation. Cinq relèvent de métiers qui existent sur le plateau, mais dans un seul établissement chacun : leur retour ne dépend donc pas de la conjoncture, il dépend d'un départ à la retraite précis, dont on peut nommer la personne. Trois relèvent de métiers absents du plateau, et le resteront.
Un quatrième nombre s'ajoute, qu'aucun d'eux n'a mis en avant et que tous ont fini par mentionner : le logement. Un relevé des annonces des quatorze communes, fait le même jeudi de juin, donne douze locations proposées à l'année, dont trois au-dessus de sept cents euros. En face, deux mille trois cent quatre-vingts résidences secondaires, soit vingt-quatre pour cent du parc. Une offre locative annuelle pour cent quatre-vingt-dix-huit résidences secondaires : c'est ce rapport, et non le nombre d'emplois, que les onze décrivent quand ils disent qu'ils « regarderont ».
Revenir, ça veut dire trouver un travail, un logement et une raison, la même année. Mes parents ont eu les trois sans y penser. Moi je dois les aligner.
Celui qui est resté n'a pas fait le contraire des autres
Lui non plus n'a pas choisi le plateau : il a choisi un métier, et ce métier était là. La scierie l'a pris en apprentissage à la rentrée 2024, il y a appris l'affûtage, et il a la seule chose que ses camarades citent en premier — un salaire, un employeur à quatre kilomètres, et une chambre chez ses parents qui ne durera pas.
Il connaît la suite, et il en parle avec la précision de quelqu'un qui a déjà fait le calcul. À la fin de son contrat, il visera un poste de scieur, et il sait que l'entreprise en cherche deux depuis quatorze mois sans les trouver. Il sait aussi pourquoi elle ne les trouve pas : la grille de la scierie ne se compare pas favorablement à celle des mêmes qualifications à quarante minutes de route, et cet écart, dans cinq ans, sera son problème plutôt qu'une curiosité statistique.
Ce n'est donc pas une histoire d'enracinement contre départ. C'est la même arithmétique, prise à deux moments différents. Les vingt-deux l'ont rencontrée à dix-huit ans, au moment de l'inscription ; lui la rencontrera à vingt-quatre, au moment de signer.
Une dernière remarque, parce qu'elle revient dans presque tous les entretiens et qu'elle ne coûte rien à personne. Aucun des vingt et un n'a été recontacté par une institution du plateau depuis son départ. Ni la communauté de communes, ni la chambre consulaire, ni le lycée. La liste des vingt-trois existe pourtant : elle a servi à faire cet article.