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L'Echo des Hauts, magazine du plateauL'Écho des Hauts

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La source de Pierrefeuille et la famille qui la garde depuis quatre générations

Sur tout le plateau, un seul foyer n'a pas connu la coupure nocturne : celui qui boit sa propre source depuis 1911. Dernier épisode du dossier, l'exception raconte le réseau mieux que le réseau.

Noëlle VasseurLecture : 6 min

Coupe du versant de Pierrefeuille, de l'emergence captee jusqu'a la maison desservie
De l'émergence au robinet : quatre cents mètres de dénivelé et aucune pompe.

Il a fallu trois passages pour qu'on me montre la source. Les deux premiers, on a parlé du verger, des chèvres, de la route qui n'est pas déneigée avant huit heures. Le troisième, elle a pris une clé sur un clou, derrière la porte de la souillarde, et on a monté le pré.

L'émergence est à quatre cents mètres au-dessus de la maison, sous une dalle de béton coulée en 1948 et fermée par un capot de fonte. Dessous, il y a un bassin de deux mètres carrés, une crépine, et une eau qui arrive à sept degrés toute l'année. Aucune pompe : la conduite descend, et la pression se fait toute seule. C'est ce détail, et pas la propriété, qui a permis à cette installation de traverser un siècle.

Elle a soixante et un ans, elle est la quatrième de sa famille à tenir cette clé, et le 15 juin elle sera la seule habitante des six communes concernées dont le robinet ne s'arrêtera pas à vingt-trois heures.

Les gens me disent que j'ai de la chance. Je ne sais pas. Mon grand-père a passé trente ans à curer un bassin pour ne pas avoir à demander quoi que ce soit à personne, et moi je vais passer les miennes à prouver que j'ai le droit de continuer.

La propriétaire du captage, quatrième générationEntretien, avril 2026

Ce que la coupure n'a pas fait, et ce que l'été a fait quand même

La délibération du 24 avril interrompt, à compter du 15 juin, la distribution d'eau potable de 23 heures à 5 heures sur les secteurs du haut service. Pierrefeuille en fait partie. La maison, elle, n'est raccordée à rien : elle n'apparaît donc dans aucune vanne, aucun automate, aucune des six programmations horaires que le conseil a discutées pendant trente-cinq minutes.

Il serait commode d'en conclure qu'elle échappe à la sécheresse. C'est faux, et le carnet posé sur le rebord de la fenêtre le dit mieux que n'importe quel commentaire. Le débit s'y relève à la louche graduée, une fois par semaine depuis 1994 — trois minutes chaque samedi matin. En avril 2025, la source donnait 4,2 litres par seconde. Le 12 août, jour où la retenue de la Fauge est descendue à 41 %, elle en donnait 0,9.

C'est le plus bas relevé du carnet. La famille n'a pas manqué d'eau : trois foyers et quatorze chèvres consomment très en dessous de ce que 0,9 litre par seconde fournit. Mais la marge, elle, a fondu — et une source qui perd 79 % de son débit d'étiage en une saison ne dit pas autre chose que le barrage.

La différence entre les deux n'est pas la ressource. C'est qu'il n'y a personne, ici, pour arbitrer entre des usages. La question de gouvernance que ce dossier tient depuis cinq épisodes ne se pose pas — non parce qu'elle est résolue, mais parce qu'il n'y a qu'un usager.

Diagramme en barres du debit de la source de Pierrefeuille, mois par mois en 2025
Le débit de la source relevé chaque samedi de l'année 2025, du maximum d'avril à l'étiage du 12 août.Reconstitution graphique — L'Écho des Hauts

Le courrier de février

En février 2026, un courrier de deux pages a changé la nature du sujet. Il rappelle que le captage alimente, outre la maison et la ferme, deux logements voisins occupés par des cousins — gratuitement, depuis 1971, par une conduite posée un dimanche.

Ce point de détail est le seul qui compte juridiquement. Tant qu'on boit sa propre eau, on ne doit rien à personne. À partir du moment où l'on en distribue à un tiers, même sans contrepartie, on exploite une distribution privée : elle doit être autorisée par le préfet, protégée par des périmètres déclarés d'utilité publique, contrôlée par des analyses régulières et, en pratique, équipée d'un traitement.

Le courrier laisse dix-huit mois. Le devis, lui, est déjà fait, et il tient en quatre lignes : 3 400 euros pour l'hydrogéologue agréé qui délimitera les périmètres, 6 800 euros pour la procédure de déclaration d'utilité publique et l'enquête publique qui l'accompagne, 9 500 euros pour le bornage et la clôture du périmètre immédiat, 4 300 euros pour un traitement par ultraviolets et un comptage. Vingt-quatre mille euros, plus 640 euros d'analyses chaque année.

L'autorisation préfectorale de 1913, encadrée dans le couloir, ne vaut rien contre cela. Elle n'a jamais porté que sur l'usage familial.

Je peux couper la conduite des cousins. C'est ce que le monsieur m'a expliqué très gentiment : si je coupe, je n'ai plus rien à faire ni à payer. Cinquante-cinq ans qu'elle est posée, cette conduite. Et la seule solution qu'on me propose, c'est de la couper.

La propriétaire du captage, quatrième générationEntretien, mai 2026

Ce que l'exception coûte, rapportée à la règle

Le chiffre à mettre en face existe. En 2019, la communauté des Hauts a conduit exactement la même procédure sur le captage de Chastel-Ambre : hydrogéologue, périmètres, déclaration d'utilité publique, mise en conformité. Elle a coûté 61 000 euros, pour 1 300 abonnés. Soit 47 euros par abonné.

Ici, la même obligation porte sur trois foyers. Vingt-quatre mille euros divisés par trois font huit mille euros par foyer — cent soixante-dix fois le coût unitaire du captage collectif.

Il n'y a là ni injustice ni acharnement : c'est de l'arithmétique. Une procédure de protection de captage a un coût largement fixe — un hydrogéologue agréé se déplace pareil pour une source qui dessert trois maisons ou treize cents. Ce que le réseau public fait, et qu'on ne voit jamais parce qu'il le fait bien, c'est diviser ce coût fixe par le nombre d'abonnés. C'est même à peu près la seule chose qu'il fait.

Voilà ce que l'exception apprend sur la règle, et c'est ce qui clôt ce dossier. Pendant quatre épisodes, la chaîne de compétence de l'eau est apparue comme un empilement — cinq échelons, quatre budgets, deux périmètres qui ne se superposent pas, et un vote qui a fermé des vannes sans discuter ce qu'il fermait. Elle est tout cela. Elle est aussi le seul dispositif capable de rendre supportable, à quarante-sept euros par abonné, une obligation qui en coûte huit mille quand on est seul.

La famille de Pierrefeuille n'a jamais rien demandé au réseau. En dix-huit mois, elle aura payé pour apprendre ce qu'il vaut.