Les mains de la filature, quarante ans après
Elles étaient 168 femmes sur 214 salariés le dernier jour. Quarante ans plus tard, six d'entre elles racontent ce que la filature a laissé : dans les oreilles, dans les doigts, et dans des dossiers que cinq n'ont jamais fait aboutir.
Noëlle VasseurLecture : 6 min
Elles ont posé une condition, et une seule : pas un entretien d'une heure. Plusieurs passages, chez elles, étalés sur quatre mois, avec le temps de faire du café et de ne pas parler tout de suite. Six femmes, entrées à la filature de La Rive-Haute entre 1962 et 1981, sorties le même jour — le 14 juin 1983, avec les 208 autres.
Ce que quarante-trois ans ont laissé ne se raconte pas de face. Ça se voit d'abord aux mains : à la façon de tenir une tasse à deux doigts, de refermer un tiroir avec l'avant-bras, de refuser un cabas qu'on propose de porter. Quatre d'entre elles ont commencé par dire qu'elles n'avaient rien. Les quatre ont fini par montrer.
Cet article ne cherche pas à établir un lien médical : ce n'est ni son rôle ni sa compétence. Il rapporte ce que six femmes décrivent, ce que trois audiogrammes mesurent, et surtout ce que leurs dossiers administratifs contiennent — ou ne contiennent pas. C'est cette dernière matière, la moins racontée, qui explique le mieux pourquoi une même usine a produit six situations identiques et une seule reconnaissance.
Je n'ai rien, moi. J'ai juste les doigts qui ne se ferment plus le matin. Ça, tout le monde l'a — ce n'est pas une maladie, c'est l'âge.
Le bruit, mesuré quarante ans trop tard
La salle de bobinage tournait onze heures par jour. Aucune des six ne se souvient d'une mesure de bruit, d'un bouchon distribué, d'une consigne affichée. Ce n'est pas un oubli de leur part : la réglementation qui impose de mesurer et de protéger est postérieure à la fermeture de l'atelier. Il n'existe donc, pour cette usine, aucun relevé sonore. Rien à produire, rien à opposer.
Trois d'entre elles ont passé un audiogramme depuis 2019, à la demande de leur médecin traitant et pour d'autres motifs. Les trois courbes montrent le même creux, au même endroit : la bande de fréquences où se tient la parole humaine. C'est la perte la plus discrète qui soit, et la plus isolante — on entend le train, la sonnette, la télévision, et on cesse de suivre une conversation à quatre.
Aucune des trois ne dit « je suis sourde ». Elles disent que les gens articulent mal, que les restaurants sont devenus impossibles, qu'elles ont arrêté le club de belote. Le mot manquant, elles ne l'emploient jamais.
On criait. Toute la journée, on criait pour se dire des choses ordinaires : passe-moi ça, il est quelle heure. Le soir, en sortant, on continuait de crier dans la rue et les gens se retournaient.
Ce qu'il faut réunir pour qu'un dossier aboutisse
Faire reconnaître une maladie professionnelle n'est pas un jugement sur ce qu'on a vécu : c'est un assemblage de pièces. Il faut un certificat médical initial qui nomme la pathologie et la rattache au travail. Il faut établir l'exposition — la nature du poste, sa durée, ce qu'on y respirait ou ce qu'on y entendait. Il faut, en principe, une attestation de l'employeur.
Aucune de ces trois pièces ne va de soi ici. La filature a fermé en 1983 ; l'obligation de remettre une attestation d'exposition à un salarié qui part est venue après. L'entreprise n'existe plus, ses registres de personnel ont suivi le sort ordinaire des liquidations, et la friche de 1,8 hectare ne conserve rien. La charge de la preuve revient alors, entière, à une femme de soixante-dix ou quatre-vingts ans qui doit reconstituer trente ans de postes sans un papier de l'usine.
S'y ajoute une mécanique de calendrier que personne ne leur a expliquée. Une maladie professionnelle n'ouvre droit à réparation que si elle figure dans un tableau, et chaque tableau fixe une durée minimale d'exposition et un délai de prise en charge — le temps maximal écoulé entre la fin du travail et la constatation médicale. Pour les affections de l'épaule et du poignet, ce délai se compte en mois ou en années : il était expiré pour les six avant même que la douleur devienne handicapante. Pour la surdité, il court à partir de la constatation, ce qui change tout, et aucune des six ne l'avait compris.
Deux d'entre elles ont déposé un dossier. Une l'a abandonné à la deuxième demande de pièce complémentaire ; l'autre a reçu un refus motivé par l'absence de preuve d'exposition. Les trois qui n'ont rien déposé disent toutes la même chose, et elles le disent sans amertume : elles n'ont pas voulu recommencer ce que la première avait raconté.
La sixième
Une seule des six a obtenu la reconnaissance. Elle ne se distingue des autres ni par le poste, ni par la durée, ni par l'état de ses mains — sur ce point, elle est plutôt la moins abîmée du groupe.
Elle se distingue par un papier. En 1979, une machine lui a pris deux phalanges ; l'accident a été déclaré, inscrit sur un registre, et ce registre a été versé à un dossier qui a survécu à la liquidation parce qu'il portait un numéro de sinistre. Quarante ans plus tard, ce numéro a servi de porte d'entrée : il prouvait le poste, donc l'exposition, donc le reste.
C'est le résultat qu'il faut regarder en face avant de conclure quoi que ce soit sur les cinq autres. Ce qui sépare les six n'est pas ce que la filature a fait aux corps — cela, elles l'ont en commun. C'est ce que la filature a écrit, et pour cinq d'entre elles elle n'a rien écrit du tout.
Ce qui reste ouvert
Deux des cinq dossiers non aboutis ne sont pas prescrits : la surdité professionnelle se déclare à partir de la constatation médicale, pas de la fin de l'exposition, et les audiogrammes datent de moins de sept ans. Un service social départemental accompagne ces démarches gratuitement ; aucune des six ne le savait.
Elles ont demandé, toutes les six, que les photographies ne montrent pas leur visage. Elles ont accepté qu'on décrive leurs mains. Il n'y a pas eu à discuter longtemps de la différence entre les deux : c'est exactement celle que fait le dossier.
On nous demande toujours ce que ça faisait de perdre l'usine. Personne ne nous a jamais demandé ce que l'usine nous avait pris. Ce n'est pas la même question, et ce n'est pas le même dossier.