Ils ont ouvert l'épicerie que personne ne voulait reprendre
Trois ans sans commerce, puis une épicerie qui rouvre en octobre. Treize semaines plus tard, le compte est là : la marge, les heures, et ce que ça fait en salaire horaire. Ce n'est pas une aventure humaine, c'est un métier.
Camille Fournier-BraudLecture : 5 min
L'épicerie de Pierrefeuille a fermé en juin 2022. La commune compte mille cent quatre-vingt-dix habitants ; elle est restée trois ans et quatre mois sans un seul commerce, le dépôt de pain compris.
Elle a rouvert le 6 octobre 2025. Ils sont deux à la tenir, vingt-neuf et trente-quatre ans, arrivés du fond de vallée où l'un était chef de rayon et l'autre cuisinier.
Ce qui suit n'est pas le récit de cette réouverture. C'est son compte : treize semaines d'exploitation, du 6 octobre au 4 janvier, communiquées par les gérants avec leur grand livre et relues avec leur comptable. Ils ont accepté la publication à une seule condition, qu'ils ont formulée ainsi : que les heures y soient.
Le compte, ligne à ligne
Soixante-dix-huit jours d'ouverture. Soixante-quatorze clients par jour, panier moyen de douze euros quarante toutes taxes comprises. Le chiffre d'affaires hors taxes des treize semaines atteint 66 300 euros.
Les achats de marchandises en consomment 48 800. La marge brute est donc de 17 500 euros, soit un taux de 26,4 % — c'est un point au-dessus de ce que le prévisionnel retenait, et c'est le seul poste qui a mieux marché que prévu. Il tient à la part de vrac et de produits locaux, quatorze pour cent du chiffre d'affaires, sur lesquels la marge est de trente-huit pour cent.
Les charges se lisent en cinq lignes : électricité et froid, 2 240 euros ; assurances, 560 ; comptable, 720 ; frais bancaires et terminal de paiement, 1 010 ; emballages et divers, 520. Cinq mille cinquante euros.
Il n'y a pas de sixième ligne, et c'est le point que tout le reste de cet article va reprendre : il n'y a pas de loyer. La commune a signé un bail commercial gratuit de trois ans, jusqu'au 5 octobre 2028.
Reste, une fois les charges déduites de la marge : 12 450 euros pour treize semaines et pour deux personnes.
66 300€
de chiffre d'affaires hors taxes en treize semaines
26,4%
de taux de marge brute
1 170heures
travaillées à deux sur la période
10,64€
de l'heure, avant cotisations et avant impôt
Dix euros soixante-quatre
Les heures ont été relevées sur un carnet tenu depuis le premier jour, à la demande de leur comptable, et elles sont la seule donnée de ce compte qui n'apparaisse dans aucun document officiel.
La boutique est ouverte cinquante-deux heures par semaine. Une personne suffit trente-huit heures ; les deux sont présentes ensemble quatorze heures, le samedi et le jeudi matin. S'ajoutent, hors boutique, vingt-quatre heures hebdomadaires : commandes, réception, mise en rayon, comptabilité, et la tournée de dépôt du mardi qui dessert onze foyers qui ne se déplacent plus.
Quatre-vingt-dix heures par semaine à deux, treize semaines : mille cent soixante-dix heures. Douze mille quatre cent cinquante euros divisés par mille cent soixante-dix font dix euros soixante-quatre de l'heure, avant cotisations sociales et avant impôt, pour chacun des deux.
Ce nombre demande un point de comparaison, et il en existe un sur le plateau. La grille d'embauche appliquée à la scierie Vaubernier place un poste de production à 2 070 euros bruts mensuels, soit environ 1 640 euros nets pour 151,67 heures : dix euros quatre-vingt-un de l'heure. Dix-sept centimes d'écart, et ils sont en défaveur de ceux qui portent le stock, le bail, le risque et les quatre-vingt-dix heures.
Le nombre bouge, et pas dans le bon sens, dès qu'on remet le loyer. Un local commercial équivalent se loue quatre cent quatre-vingts euros par mois à Pierrefeuille — c'est le montant retenu par la commune dans sa délibération, sur la base de deux références. Payé, il retirerait 1 440 euros au compte des treize semaines, et l'heure tomberait à neuf euros quarante et un.
On nous a dit cent fois qu'on était courageux. Personne ne nous a demandé combien on gagnait de l'heure. Quand on l'a calculé en décembre, on a mis trois jours à se le dire l'un à l'autre.
Ce que la commune a mis, et ce qui se passe en octobre 2028
Le commerce n'a pas rouvert parce que deux personnes ont eu du courage. Il a rouvert parce qu'une délibération du 14 avril 2025 a retiré du calcul les deux postes qui l'empêchaient depuis trois ans.
Le premier est la mise aux normes : trente-huit mille euros de travaux — électricité, froid, accessibilité, réserve —, payés par la commune, dont vingt et un mille couverts par une subvention départementale. Le second est le loyer, abandonné trois ans.
Le coût public total tient donc en deux nombres : dix-sept mille euros de travaux nets, et dix-sept mille deux cent quatre-vingts euros de loyer non perçu sur trois ans. Trente-quatre mille deux cent quatre-vingts euros, soit vingt-huit euros quatre-vingts par habitant, étalés sur trois exercices. Deux candidats s'étaient présentés avant, en 2023 et en 2024, sans ce dispositif. Aucun n'est allé jusqu'à la signature.
Reste la date. Le 5 octobre 2028, le bail gratuit s'achève. À chiffre d'affaires constant, le loyer de quatre cent quatre-vingts euros retire cent onze euros par semaine au compte, et l'heure passe de dix euros soixante-quatre à neuf euros quarante et un. Pour la maintenir, il faudrait augmenter le chiffre d'affaires de huit virgule trois pour cent, c'est-à-dire vendre à six clients de plus chaque jour au même panier.
Six clients par jour dans une commune de mille cent quatre-vingt-dix habitants : ce n'est pas hors d'atteinte, et c'est exactement le genre d'objectif que personne n'a écrit nulle part. La délibération de 2025 ne prévoit ni révision, ni clause de sortie, ni rendez-vous. Elle prévoit une date.