La scierie Vaubernier embauche et ne trouve pas : où sont les scieurs ?
Deux postes de scieur ouverts depuis quatorze mois, dans un bassin à 6,1 % de chômage. En mettant la grille de la scierie en face du coût du logement et des salaires à quarante minutes de route, le mystère se dissipe.
Théo BrissacLecture : 6 min
Deux postes de scieur de tête sont ouverts à la scierie Vaubernier depuis février 2025. L'annonce est passée par tous les canaux possibles, y compris deux salons régionaux. En quatorze mois, elle a produit onze candidatures, quatre entretiens, deux promesses d'embauche, et deux refus au moment de signer.
Ce n'est pas une entreprise en difficulté qui cherche à recruter. C'est l'inverse : les 300 hectares d'épicéa scolytés de la Sylve-Noire ont mis sur le marché un volume de bois à scier que l'outil ne suit plus. La scierie tourne à plein, elle a de la commande, et deux de ses postes de production sont vides depuis plus d'un an.
La phrase qu'on entend en conseil communautaire est toujours la même : « avec 6,1 % de chômage, on devrait trouver ». Ce chiffre est exact et il ne veut rien dire ici. Ce qui suit reconstitue ce que la scierie propose, ce que proposent les employeurs comparables à quarante minutes de route, et ce que coûte la différence.
34salariés
à la scierie Vaubernier
2postes
de scieur de tête non pourvus
14mois
que l'annonce est ouverte
6,1%
de chômage sur le bassin
Les deux grilles, ramenées au net
Un scieur de tête conduit une ligne de sciage, affûte, classe les sciages et répond de la valorisation d'une bille. C'est une qualification, pas un poste d'exécution, et elle se compare à d'autres qualifications industrielles.
La grille de la scierie place l'embauche à 2 070 euros bruts mensuels, hors primes, soit environ 1 640 euros nets ; après trois ans, 2 290 euros bruts. Ces montants sont ceux de la convention appliquée dans l'entreprise, et le gérant les a confirmés.
À quarante minutes, dans la vallée, deux employeurs recrutent la même qualification : une usine de charpente industrielle et une plateforme de négoce. Leur grille d'entrée est de 2 480 euros bruts, à quoi s'ajoutent un treizième mois et une prime d'équipe pour le travail en deux-huit. Moyennée sur l'année, la rémunération nette y ressort à environ 2 020 euros.
L'écart mensuel net est donc de 380 euros. Il est réel, il est vérifiable, et il ne suffit pas à expliquer quatorze mois de vacance — un écart de salaire, à lui seul, se compense par mille choses.
Ce qui l'explique, c'est ce qui s'y ajoute selon l'endroit où l'on habite.
Les deux façons de venir travailler ici, et ce qu'elles coûtent
Un scieur qualifié qui accepterait le poste vit aujourd'hui dans la vallée : c'est là que se trouvent les entreprises qui forment et emploient ce métier. Il a deux possibilités, et une seule décision à prendre.
Il reste où il vit et fait la route. Trente-quatre kilomètres à l'aller, autant au retour, sur une départementale qui monte de six cents mètres et qui n'est pas déneigée avant sept heures. Sur 220 jours travaillés, cela fait 14 960 kilomètres par an. Au coût de revient d'un véhicule diesel de dix ans, entretien, pneus et amortissement compris, cela représente environ 4 500 euros, soit 375 euros par mois. Ajoutés aux 380 euros d'écart de salaire, le poste lui coûte 755 euros nets par mois par rapport à celui qu'il occupe.
Il déménage sur le plateau. L'écart de salaire tombe alors à ses 380 euros, mais le logement change de prix : le loyer médian d'un trois-pièces relevé sur les annonces du plateau en avril 2026 est de 690 euros, contre 540 dans la vallée, soit 150 euros de plus. Total : 530 euros nets par mois.
Encore faut-il qu'il trouve. Au 1er avril, quatorze biens étaient proposés à la location longue durée sur les quatorze communes, dont trois de trois pièces ou plus. Le plateau compte 2 380 résidences secondaires, soit près d'un logement sur quatre, et l'opération d'amélioration de l'habitat a remis 31 logements vacants sur le marché en deux ans — un peu plus d'un par mois, pour tout le territoire.
Dans la meilleure des deux hypothèses, la scierie doit donc combler 530 euros nets par mois. Rapporté à sa grille d'embauche, cela représente près d'un tiers du salaire. Ce n'est pas un ajustement de grille : c'est une autre grille.
Le deuxième a dit oui, on avait la date. Il a rappelé le vendredi : sa femme n'a rien trouvé à louer, et l'école qu'ils visaient est à vingt minutes de ce qu'on leur proposait. Je ne peux pas mettre trois cents euros de plus par mois sur une fiche de paie pour compenser un marché du logement.
Quatre cent soixante demandeurs d'emploi, et trois scieurs
Reste le chiffre de départ, celui qu'on oppose à l'entreprise. Un taux de chômage de 6,1 % rapporté à quelque 7 600 actifs donne environ 460 demandeurs d'emploi sur le plateau. Il y a deux postes. L'arithmétique paraît accablante pour la scierie.
Elle ne dit rien du métier. La qualification de scieur de tête s'obtient dans un centre de formation situé à 90 kilomètres, qui délivre douze diplômes par an, dont l'essentiel est embauché avant la fin du cursus. Sur le plateau, l'entreprise a identifié trois personnes détenant cette qualification : deux ont plus de 58 ans, la troisième travaille déjà chez elle.
Un taux de chômage mesure des personnes sans emploi. Il ne mesure pas une réserve de compétences, et il ne se convertit en candidats que si la formation existe à portée. Ici, elle est à 90 kilomètres et elle place ses élèves ailleurs.
Deux voies restent ouvertes, et la scierie les a chiffrées toutes les deux. Former en interne un opérateur déjà présent coûte dix-huit mois de montée en compétence et l'immobilisation partielle d'un formateur, soit de l'ordre de 40 000 euros — pour un salarié qui, une fois qualifié, se retrouvera lui aussi à 380 euros du marché de la vallée. Aligner la grille sur ce marché coûte, pour les deux postes, environ 15 000 euros par an de masse salariale supplémentaire.
C'est ce second chiffre qu'il faut retenir, parce qu'il tient dans un compte d'exploitation. Quatorze mois de vacance sur deux postes de production ont coûté plus que cela à l'entreprise. Le calcul n'a jamais été fait dans ce sens.