Irriguer ou pas : le calcul des sept maraîchers du bas
Sept exploitations, 34 hectares, une coupure nocturne votée sans elles. Pour chacune, il existe un point où arrêter d'irriguer coûte moins cher que continuer. Quatre l'ont franchi cette année.
Ana-Lucia FerreiroLecture : 6 min
Le 24 avril, un amendement a demandé que les sept exploitations maraîchères du bas de l'Ambre soient exemptées de la coupure nocturne. Il a été retiré au bout de quatre minutes : ces exploitations ne sont pas raccordées au réseau d'eau potable. Elles prélèvent en rivière et dans trois retenues collinaires. L'amendement était sans objet.
Il l'était sur la lettre. Sur le fond, il désignait le seul groupe d'usagers agricoles du plateau que la délibération ne protège pas — et pour cause : elle ne l'atteint pas non plus. Ce qui atteint les sept maraîchers porte une autre signature, celle du préfet, et date du 5 mai.
L'arrêté de restriction interdit tout prélèvement entre 10 heures et 18 heures, et plafonne la saison à 1 600 mètres cubes par hectare. Le besoin, en année sèche, est de 2 400. J'ai passé trois jours à reconstituer, avec eux, ce que cet écart change. Le résultat n'est pas un jugement sur la sécheresse : c'est une division.
7exploitations
maraîchères sur le bas de l'Ambre
34ha
irrigués au total
3,5ha
le seuil au-delà duquel irriguer reste rentable
4sur 7
exploitations désormais sous ce seuil
Ce que coûte l'eau, en deux morceaux qui ne se ressemblent pas
Le coût de l'irrigation se sépare en deux blocs, et tout le raisonnement tient dans cette séparation.
Le premier ne dépend pas de la surface arrosée. Une station de pompage, une filtration, un compteur, une redevance de prélèvement, un contrôle annuel : cela se paie qu'on arrose un hectare ou dix. Sur les sept exploitations, en moyennant les installations réellement en place, ce socle ressort à 4 900 euros par an.
Le second est proportionnel : énergie, déplacement des rampes, heures de conduite. Il valait 640 euros par hectare et par saison avant l'arrêté. Il en vaut 890 depuis, soit 39 % de plus — et l'augmentation ne vient pas de l'eau, qui est plafonnée, donc moins nombreuse. Elle vient des heures. Interdire le prélèvement de 10 à 18 heures oblige à fractionner les apports, à démarrer avant l'aube et à finir tard, et à payer ces heures-là ce qu'elles valent.
En face, ce que l'irrigation rapporte. Sur les légumes à forte réponse à l'eau — salades, courgettes, haricots, jeunes pousses — l'écart de rendement et de calibre entre une parcelle irriguée et une parcelle sèche vaut, prix de vente moyens de leurs trois circuits appliqués, 2 300 euros par hectare. Sur les cultures dites de report — courges, pommes de terre de conservation, oignons — il vaut 780 euros.
Ces deux chiffres suffisent à trancher le premier cas. Une culture de report rapporte 780 euros d'irrigation et coûte 890 euros à irriguer : elle est perdante de 110 euros par hectare, et l'arrêté n'a rien à voir avec la décision de l'arrêter. Ce qui se calcule, c'est le reste.
Le seuil, et où tombe chacune des sept
Une exploitation continue d'irriguer si ce que ses hectares à forte réponse dégagent couvre le socle de 4 900 euros. Chaque hectare de ce type rapporte 2 300 euros et en coûte 890 : il dégage 1 410 euros. Il en faut donc 4 900 divisés par 1 410, soit 3,5 hectares.
C'est tout le calcul. Voici où tombe chacune, avec sa surface irriguée, la part de cette surface en cultures de report, et ce que l'irrigation lui laisse une fois le socle payé.
- 9,5 ha, dont 25 % de report — 7,1 ha à forte réponse — +5 110 €
- 7,2 ha, dont 78 % de report — 1,6 ha — −2 640 €
- 5,4 ha, dont 30 % de report — 3,8 ha — +460 €
- 4,1 ha, dont 15 % de report — 3,5 ha — +35 €
- 3,3 ha, dont 12 % de report — 2,9 ha — −810 €
- 2,7 ha, dont 8 % de report — 2,5 ha — −1 380 €
- 1,8 ha, dont 0 % de report — 1,8 ha — −2 360 €
Quatre exploitations sur sept sont sous le seuil, et elles totalisent 15 des 34 hectares irrigués du bas de l'Ambre.
Deux résultats méritent qu'on s'y arrête, parce qu'ils contredisent ce qu'on entend. La deuxième exploitation est la deuxième par la taille et elle perd 2 640 euros : ce n'est pas une question de surface, c'est son assolement, aux trois quarts en cultures de report depuis qu'elle livre une conserverie. La dernière, à l'inverse, a le meilleur assolement des sept — pas un hectare de report — et perd 2 360 euros : à 1,8 hectare, aucune combinaison de légumes ne couvre un socle de 4 900 euros.
Ce socle est le vrai sujet. Il est le même pour tous, il ne se réduit pas, et c'est lui qui décide.
Trente-cinq euros. On m'a montré le calcul, j'ai vérifié deux fois, et c'est trente-cinq euros. Ça veut dire que je continue d'irriguer cette année pour le principe, et que l'an prochain, s'ils baissent encore le plafond, je serai du mauvais côté sans avoir rien changé à ma façon de travailler.
Ce qu'arrêter veut dire, et ce que ça ne veut pas dire
Arrêter d'irriguer n'est pas arrêter de cultiver. Les quatre exploitations sous le seuil continueront de produire : elles basculeront vers des cultures qui se passent d'eau d'appoint, décaleront leurs semis, et perdront ce que la sécheresse leur prend sans le compenser.
Ce qu'elles perdent surtout, c'est la régularité. Un maraîcher qui livre une cantine scolaire, un magasin de producteurs ou un marché hebdomadaire vend un engagement de volume autant qu'un produit. Sans irrigation, ce volume devient une fourchette, et une fourchette ne se contractualise pas. Deux des quatre livrent le marché du jeudi de Val-d'Ambre depuis six ans.
Il faut enfin dire ce que ce calcul ne dit pas. Il porte sur une seule saison, avec un plafond fixé en mai et une pluviométrie qui n'est pas encore écrite. Il suppose des prix de vente stables, ce qu'ils ne sont pas. Et il ignore délibérément la valeur de l'installation elle-même : une station de pompage abandonnée trois ans ne se rallume pas, et la redevance impayée fait perdre l'autorisation de prélèvement. Sortir du seuil est réversible ; sortir de l'irrigation ne l'est pas.
Le dossier a commencé par la question de savoir qui décide de l'eau sur le plateau. Cinq échelons, une assemblée, un préfet. Aucun des trois n'a écrit ce calcul, et aucun ne l'a demandé.