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L'Echo des Hauts, magazine du plateauL'Écho des Hauts

Le plateau, documents à l'appui

Grand air

Les scolytes ont pris 300 hectares d'épicéa : la forêt d'après

Trois cents hectares d'épicéa sur 2 900, en cinq ans. La question n'est plus comment sauver les arbres debout, mais ce qu'on met à la place : trois essences, trois paris à quatre-vingts ans, et un propriétaire sur deux qui ne replantera pas.

Ana-Lucia FerreiroLecture : 5 min

Trace des peuplements d'epicea de la Sylve-Noire, courbes superposees des parcelles scolytees
Les peuplements d'épicéa de la Sylve-Noire et les parcelles touchées depuis 2021.

Un scolyte typographe mesure cinq millimètres. Il ne tue pas un épicéa en bonne santé : il ne parvient même pas à s'y installer, la résine le noie avant qu'il ait fini de creuser. Il tue un épicéa qui a soif, parce qu'un arbre en déficit d'eau ne produit plus assez de résine pour se défendre. C'est pour cette raison que l'insecte est un symptôme et non une cause, et c'est pour cette raison qu'aucun traitement ne règle le problème.

Depuis 2021, 300 hectares d'épicéa ont été perdus dans la Sylve-Noire, sur les 2 900 que compte le massif. Les arbres sont abattus, sortis, parfois écorcés sur place. La question forestière du plateau n'est plus celle de l'insecte : c'est celle des 300 hectares de sol nu, et de ce qu'on y met.

  • 300ha

    d'épicéa scolytés entre 2021 et 2026

  • 2 900ha

    d'épicéa dans la forêt de Sylve-Noire

  • 4 700ha

    surface totale du massif

  • +1,4°C

    de moyenne annuelle au col des Trois-Vents depuis 1996

Ce que « 300 hectares » veut dire sur le terrain

Le chiffre laisse imaginer un bloc. La réalité est un semis : les foyers font de quelques arbres à trois hectares, ils sont dispersés sur les deux versants, et ils ne suivent pas les limites de propriété. Un propriétaire de six hectares peut avoir tout perdu quand son voisin de soixante n'a rien.

Cette dispersion coûte cher deux fois. Elle rend la coupe sanitaire non rentable — sortir quatre-vingts mètres cubes au bout d'une piste de débardage revient au même prix logistique que d'en sortir huit cents. Et elle a saturé le marché : entre 2022 et 2024, la mise en vente simultanée de bois scolytés sur l'ensemble du massif alpin a fait chuter le prix de l'épicéa de qualité charpente au point que plusieurs propriétaires du plateau ont laissé leurs arbres sur pied, faute de couvrir les frais d'abattage.

La scierie Vaubernier, qui travaille l'épicéa local, a absorbé une partie du flux à condition qu'il arrive vite : un bois attaqué se dégrade en scierie en quelques mois, et un bois bleui perd sa valeur d'aspect sans rien perdre de sa résistance. Trente-quatre salariés ont scié pendant deux ans un bois payé au tiers de son prix, et vendu presque au même.

Mon grand-père a planté ça en 1961. Je n'ai pas eu à décider : j'ai récolté ce qu'il avait choisi. Aujourd'hui c'est moi qui choisis pour quelqu'un que je ne connaîtrai pas.

Un propriétaire forestier de La Fauge, 11 hectaresEntretien sur parcelle, avril 2026

Trois essences, trois paris à quatre-vingts ans

Replanter, c'est faire une hypothèse sur le climat de 2100, avec les moyens de 2026. Trois essences sont proposées sur le plateau, et aucune n'est un consensus.

Le douglas est le choix de la production. Il pousse vite, se vend bien, et la filière sait le transformer. Mais il supporte mal les sécheresses estivales prolongées en dessous de 900 mètres, exactement l'altitude des versants sud où l'épicéa vient de mourir. Le planter là revient à parier que l'assèchement s'arrêtera où il en est.

Le sapin pectiné est le choix de la prudence. Il est indigène, il s'installe à l'ombre d'un couvert existant, il enracine plus profond que l'épicéa et résiste mieux au déficit hydrique. Il est aussi deux fois plus lent, et un propriétaire de soixante-dix ans n'en verra pas la première éclaircie.

Le cèdre de l'Atlas est le choix de l'anticipation. Il est adapté à un climat plus chaud et plus sec que celui du plateau aujourd'hui, il a fait ses preuves ailleurs — et personne ici n'a de recul sur son comportement à 1 200 mètres avec des hivers encore froids. Le pari est explicite : miser sur le climat de la fin du siècle plutôt que sur celui du début.

Une quatrième voie existe, et elle n'est pas l'absence de choix : laisser la régénération naturelle s'installer, en acceptant un mélange de bouleau, de sorbier et de sapin venu tout seul, sans valeur commerciale avant très longtemps. Elle ne coûte rien à planter et beaucoup à surveiller, parce qu'une régénération sans protection est mangée par le chevreuil avant sa troisième année.

  • Composition graphique evoquant une ecorce decollee
  • Composition graphique evoquant des galeries de scolytes sous l'ecorce
  • Composition graphique evoquant une coupe sanitaire en bord de piste
L'écorce, les galeries, la coupe sanitaire : trois plans du même mécanisme.

Le propriétaire sur deux qui ne replantera pas

Sur les quatre-vingt-onze propriétaires concernés par les coupes sanitaires, quarante-sept ont déclaré à ce jour ne prévoir aucune replantation. Ils ne s'en cachent pas et leurs motifs se recoupent.

Le premier est arithmétique. Planter un hectare, protéger les plants et dégager la parcelle pendant cinq ans coûte davantage que ce que le bois scolyté a rapporté. La replantation n'est donc pas un réinvestissement : c'est une dépense nouvelle sur un actif qui vient de perdre sa valeur.

Le second est démographique. La propriété forestière du plateau est morcelée et âgée ; un tiers des parcelles concernées appartient à des indivisions de plus de quatre personnes, dont certaines ne vivent plus dans le département. Une indivision ne décide pas d'un investissement à quatre-vingts ans.

Le troisième est le plus honnête, et il est rarement écrit : personne ne sait quoi planter. Un propriétaire à qui trois techniciens ont proposé trois essences différentes en trois ans ne conclut pas qu'il faut arbitrer — il conclut qu'il vaut mieux attendre.

Ce qui se décide en réalité maintenant

L'attente est elle-même une décision, et elle a une échéance courte. Une parcelle nue se referme seule en quatre à six ans, par les essences pionnières et la ronce. Passé ce délai, replanter suppose de rouvrir, donc de payer un dégagement mécanique — ce qui déplace le coût vers le haut au moment précis où les propriétaires le jugent déjà trop élevé.

Autrement dit, les quarante-sept qui ne replantent pas ne reportent pas leur choix : ils le prennent. Ce que deviendra le versant sud de la Sylve-Noire est en train d'être arrêté cette année, par des gens qui ont le sentiment de ne rien arrêter du tout.