Les archives de la mine de Combe-Roussel sortent du carton
Soixante-deux cartons, une mine fermée en 1954, un don accepté en 2026. Le fonds contient des feuilles de paie, des dossiers de silicose et des listes nominatives. Il n'existe aucun budget pour le classer, donc personne ne peut le lire.
Noëlle VasseurLecture : 6 min
Les soixante-deux cartons sont arrivés en mairie de Combe-Roussel le 9 janvier, dans une remorque, depuis une grange où ils avaient passé trente et un ans. Le don a été accepté par délibération le 3 février. C'est une bonne nouvelle, et elle est présentée comme telle.
La mine d'antimoine a exploité de 1901 à 1954, cinquante-trois ans, dans une commune qui compte aujourd'hui huit cent soixante habitants. Le fonds qui vient d'en sortir est le seul document d'entreprise conservé sur le plateau pour cette période. Il n'est consultable par personne, et il ne le sera pas tant qu'une somme de douze mille cinq cents euros n'aura pas été inscrite quelque part.
Ce que contiennent les cartons
Six cartons sur soixante-deux ont été ouverts et inventoriés sommairement, en présence du donateur, petit-fils d'un porion embauché en 1922. L'extrapolation qui suit est celle du donateur, qui avait établi une liste manuscrite dans les années 1990, et elle a été recoupée sur l'échantillon.
Dix-neuf cartons sont de la comptabilité et de l'exploitation : registres de production, bordereaux de minerai expédié, correspondance avec l'acheteur. Quatorze sont du personnel — livres de paie couvrant sans interruption 1901 à 1954, registres d'embauche et de sortie, et des listes nominatives par poste et par chantier. Neuf sont médicaux : visites d'embauche, radiographies pulmonaires sur support souple, et quarante et un dossiers portant la mention manuscrite « silicose ». Sept sont techniques, plans de galeries et relevés d'avancement. Six sont de la correspondance générale. Sept, enfin, sont en vrac, dont deux ont pris l'humidité et devront être traités avant d'être ouverts.
Soixante-deux cartons normalisés font six mètres vingt de linéaire. C'est une petite affaire pour un service d'archives, et c'est une affaire impossible pour une commune de huit cent soixante habitants dont le secrétariat de mairie est tenu quatre heures par semaine.
62cartons
donnés à la commune en janvier 2026
6,20m
de linéaire d'archives
41dossiers
portant la mention « silicose »
12 500€
coût du classement et du conditionnement
Pourquoi un fonds non classé n'est pas seulement mal rangé
C'est le point que la délibération du 3 février ne mentionne pas, et c'est le seul qui compte. Un fonds non classé n'est pas un fonds difficile à consulter : c'est un fonds qu'il est interdit d'ouvrir au public.
La raison n'est pas administrative, elle est juridique et elle est simple. Vingt-trois des soixante-deux cartons contiennent des données nominatives, dont neuf des données de santé. Ces pièces ne deviennent librement communicables qu'à l'expiration de délais qui se comptent en dizaines d'années et qui courent, pour les dossiers médicaux, à partir de la naissance de l'intéressé. Tant que le fonds n'a pas été trié pièce à pièce, personne ne peut garantir qu'un carton remis à un lecteur ne contient pas une radiographie nominative. La collectivité qui l'ouvrirait engagerait sa responsabilité sur chaque carton.
Le classement n'est donc pas un raffinement d'érudit ajouté à une consultation déjà possible. C'est la condition de la consultation, et c'est ce qui rend la phrase « le fonds est sauvé » inexacte de la moitié.
Le chiffrage, lui, n'a rien de vertigineux. La cadence courante d'un archiviste sur un fonds d'entreprise non trié est de deux mètres linéaires par mois : trois mois et demi pour six mètres vingt. Un contrat de vacation à trois mille deux cents euros mensuels chargés fait neuf mille neuf cents euros. Deux cent quarante-huit boîtes de conservation à six euros quatre-vingts en font mille six cent quatre-vingt-dix. Le dépoussiérage, le transport et le traitement des deux cartons humides valent neuf cents euros. Total : douze mille cinq cents euros, dépense unique.
Rapportée aux huit cent soixante habitants de Combe-Roussel, la somme fait quatorze euros cinquante par tête. Rapportée au budget de la communauté des Hauts, elle fait cinq centièmes de pour cent. Le festival des Hauts, qui fête cette année sa vingtième édition, tourne avec cent quarante-huit mille euros de budget dont cinquante-quatre pour cent de subventions publiques, soit environ quatre-vingt mille euros par an : classer le fonds, une fois pour toutes, coûte moins d'un sixième de ce que le plateau met chaque année dans une seule saison culturelle.
Les quarante et un dossiers
C'est la part du fonds dont personne ne parlait avant l'ouverture des six cartons, et c'est celle qui a une portée aujourd'hui.
La silicose est une maladie de poussière. Elle se déclare des années après l'exposition, elle s'aggrave sans nouvelle exposition, et elle ouvre droit à réparation, y compris pour les ayants droit d'une personne décédée. La réparation suppose deux choses : un constat médical, et la preuve que l'intéressé a bien travaillé au poste et pendant la durée qu'il déclare. Les quarante et un dossiers contiennent les deux, et les quatorze cartons de personnel contiennent la seconde pour l'ensemble des mineurs, quel que soit leur dossier médical.
Deux familles de Combe-Roussel ont engagé une démarche, l'une en 2019, l'autre en 2023. Les deux ont reçu la même réponse : les archives de la société n'étaient pas consultables. À l'époque, elles étaient dans une grange, et la réponse était juste. Elles sont maintenant en mairie, la réponse est identique, et elle le restera jusqu'au classement.
Il faut mesurer ce que cette situation a de particulier. Sur le plateau, l'autre grand employeur industriel du siècle est la filature de La Rive-Haute, fermée en 1983 : ses registres de personnel ont suivi le sort ordinaire des liquidations et n'existent plus, si bien qu'une ancienne ouvrière qui voudrait établir son exposition n'a rien à produire. À Combe-Roussel, c'est exactement l'inverse. L'entreprise a écrit, les papiers ont survécu à trente et un ans de grange, ils sont à quatre cents mètres de chez les intéressés — et ils sont tout aussi inaccessibles. Dans un cas la preuve n'existe pas ; dans l'autre elle existe et coûte douze mille cinq cents euros à rendre lisible.
Mon grand-père a signé ces registres pendant vingt-huit ans. Je les ai gardés parce que personne n'en voulait. Maintenant qu'on les a acceptés, on m'explique qu'on ne peut pas les ouvrir. Je préfère quand même la mairie à la grange.
Ce qui se décide, et quand
La commune n'a pas de service d'archives et n'en aura pas. Trois voies existent et se valent techniquement : une vacation portée par la communauté des Hauts, un dépôt aux archives départementales — qui classent gratuitement mais qui conservent, ce que le conseil municipal a refusé en février —, ou une souscription publique, dont le montant à réunir tient dans ce qu'une association du plateau lève en une saison.
Aucune des trois n'est inscrite à un ordre du jour. La délibération du 3 février accepte le don ; elle ne dit rien de la suite, et il n'y a pas de raison qu'elle en dise quelque chose : accepter un don ne coûte rien, et c'est précisément ce qui rend l'étape suivante facile à ne jamais franchir.
Les deux cartons humides, eux, ont une échéance. Une moisissure ne se négocie pas en conseil.